Les ready-mades : Adieu Beauté !



Extrait d’un article de Emilie Martin-Neute reproduit avec l’aimable autorisation de ©revuedada
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Une roue de bicyclette sur un tabouret de cuisine, qui tourne, tourne … Voilà de quoi surprendre dans la salle d’un musée ! Duchamp détourne des objets de tous les jours pour les exposer. C’est ce qu’on appelle des « ready-made », ce qui signifie « déjà fabriqué » en anglais. La première version, qu’il réalise en 1913, n’est qu’une distraction pour lui : il aime la voir tourner dans son atelier, cela l’apaise t l’inspire. Mais en 1916, Marcel passe aux choses sérieuses. Il réalise une seconde version qu’il intitule explicitement « ready-made ». Si tout est déjà fait, peut-on encore parler d’œuvre d’art ? d’autant que ces objets n’ont rien de particulier, qu’ils ne sont pas vraiment beaux.
Justement c’est ce qui intéresse Duchamp. Pour lui, ce n’est pas l’objet qui compte. On se laisse facilement séduire par de soi-disant œuvres simplement parce qu’elles sont attirantes visuellement. Il n’a donc pas choisi ce tabouret ou cette roue parce qu’il apprécie leur forme ou leur couleur. Pour lui, ce ne sont pas uniquement les qualités d’un objet qui font de lui une œuvre d’art : tous les copistes seraient des artistes sinon ! Mais alors quoi ?



Ouvrir l’art



Malgré tout, certains persistent à voir quelque chose de poétique dans cette Roue de bicyclette. Duchamp va donc encore plus loin et propose Fontaine : un urinoir renversé et signé ! Fidèle aux principes établis avec sa roue, il propose cette œuvre à la Société des artistes indépendants de New-York pour son exposition de 1917. Il la signe sous un nom d’emprunt inconnu, R. Mutt afin de tester la réaction de ses collègues sans que ceux-ci soient influencés. Elle est finalement refusée une heure avant l’ouverture. Duchamp en a la preuve : la définition de ce qu’est l’art selon les musées ou les sociétés d’artistes est encore trop liée au goût, à l’idée de ce qui est beau ou pas. Un tabouret, une roue, un urinoir : nous aurions tous pu croiser ces objets dans un magasin mais qui se serait arrêté sur eux ? Duchamp, lui, les a vus et a eu l’idée de les exposer. Pourquoi ? Parce que ces objets nous forcent à voir les choses autrement. Une œuvre doit-elle forcément être un tableau ou une sculpture ? Ou bien l’art peut-il se retrouver partout autour de nous, pour peu que l’on sache regarder ? Pour Duchamp, ce qui fait une œuvre d’art, c’est le regard, l’intention de l’artiste, pourvu qu’il soit sincère.



Multiples



Duchamp fait photographier sa Fontaine par son ami Alfred Stiegltiz, une figure de l’avant-garde new-yorkaise, pour en garder une trace. Les années suivantes, il imaginera quelques autres ready-mades : un porte-bouteille, un peigne, un portemanteau … En novembre 1915, il prend une pelle à neige, et l’attache par un fil au plafond de son studio new-yorkais : ce sera En prévision d’un bras cassé. Si on ne compte qu’une dizaine seulement de ready-mades au total, ils sont cependant tous été reproduits plusieurs fois. Souvent, comme pour la pelle, c’est parce que l’original a disparu. On en connaît quatre répliques alors que pour la Fontaine, on en compte près d’une trentaine ! Certaines ont été réalisées pour des expositions, d’autres commandées par des galeries, comme la galerie Schwartz à Milan 1964. Toutes sont signées de la main de l’artiste. Pour Duchamp, la notion d’œuvre unique n’a plus de sens. Il ne fait plus la distinction entre œuvre originale et reproduction, même si elles ne sont pas directement de lui. A ses yeux, elles sont toutes la même valeur artistique : logique puisque c’est l’intention de l’artiste qui fait l’œuvre d’art. Qu’elle soit unique ou multiple, peu importe, tant que leur créateur les considère avec la même valeur. Voilà un nouveau code brisé.



Duchamp dans sa ville